A la suite d’Olivier.
Jeudi 4 mars.
Matin, conférence de presse devant 3 journalistes régionaux. Midi, déjeuner au Collège Pompidou. 13h, rencontre avec une vingtaine de 4ème et 3ème, qui ont préparé leurs questions, écrites sur des grandes feuilles à carreaux. La masse de leurs interrogations m’oblige à la concision, leur pertinence m’impose la précision. Pourquoi avoir décidé d’écrire ? Comment choisir un titre ? Me suis-je fait aider ? Quel est mon livre préféré, chez moi, chez les autres ? Quels sont mes projets ? Passionnant, engageant, exigeant !
Olivier Lebleu rencontre des collégiens de 4ème-3ème
au collège Georges Pompidou (04/03/10)
(Notes prises par Sabine CHAGNAUD à partir des échanges.)
Quelle fréquence de publication ? Environ un livre tous les deux ans. Jusqu’ici, j’ai publié 5 livres.
Depuis quand tu écris ? Les poèmes, les petites histoires que j’ai écrits à l’adolescence, ça compte aussi ? J’ai écrit mon premier livre l’été de mes 18 ans, jamais publié mais c’est souvent le cas, le premier livre n’est pas toujours le meilleur.
Le livre le plus difficile à écrire ? C’est toujours celui qui est en cours.
Ma lecture préférée quand j’étais petit ? La BD Alix.
Ai-je toujours voulu être écrivain ? Quand j’étais enfant, je rêvais d’être chanteur.
Pourquoi avoir choisi de parler d’une famille si compliquée dans « L’Etranger de la famille » ? Parce qu’elle ressemble un peu à la mienne. J’invente pour parler de moi.
L’auteur qui m’a donné envie d’écrire ? Michel Tournier.
Les auteurs que j’aime lire ? Olivier Charneux, Inès Cagnatti, Yves Navarre…
« Ecrire, c’est crier et rire », dit Yves Navarre.
« J’écris pour me parcourir », dit Henri Michaux.
Pourquoi Mike Brant ? Parce que je l’ai beaucoup écouté à une période de ma vie et un jour quelqu’un m’a dit « Pourquoi tu n’écris pas sa vie ? » A ce moment-là je travaillais pour la télévision et j’ai eu accès aux archives de la Maison de la Radio, ils avaient tout sur Mike Brant, c’est là que j’ai découvert qu’il était le fils de rescapés des camps de concentration.
Comment on devient écrivain ? En écrivant… et en publiant. Aux yeux des gens, on est écrivain à partir du moment où on est publié, c’est dommage mais c’est comme ça… Dans ma vie j’ai fait plusieurs choses, c’est de plus en plus courant dans la société dans laquelle on vit, de faire plusieurs métiers.
Quels autres métiers ? J’ai travaillé pendant dix ans pour la télévision, pour une émission pour ados qui s’appelait « Giga », mais j’étais frustré car j’avais besoin d’une part plus grande de créativité dans mon travail.
Votre formation de psychologue vous aide à écrire ? Bien sûr ! Mais pas seulement. La psychologie me passionne parce que ça sert à mieux communiquer, à être bien avec les gens.
Des conseils à donner pour des personnes qui veulent écrire ? Lire beaucoup. C’est en lisant que vient l’envie d’écrire, enfin pour moi, et c’est en lisant qu’on apprend à écrire. Il faut ne pas trop se poser la question de la forme, mais plutôt de ce qu’on a vraiment envie de dire. Si c’est vraiment important pour soi, alors ça touchera les autres.
Vendredi 5 mars. Je suis invité à une lecture-rencontre par l’association O’Librius (si j’avais dû prendre un nom de plume, j’aurais choisi celui-là). L’invitation s’inscrit dans le cadre de la Lutte contre (toutes) les Discriminations. Je suis pour cette assimilation. Je veux dire que l’homophobie, la xénophobie, l’antisémitisme – j’en passe et des pires – jaillissent tous du même ressort psychologique : je ne connais pas > j’ai peur > je rejette > j’agresse. Quand vous le démontez, vous reprenez espoir en une tolérance à enseigner. Dans « La Crise » de Coline Serreau (1992), Michou (Patrick Timsit) s’affirme raciste, il déteste tous les Arabes : tous, sauf Mohammed, parce que Mohammed, c’est pas pareil, il est de mon immeuble ! L’ignorance est le terreau de toutes les haines. Alors, parlons-nous.
L’autre mécanisme psychologique opérant en l’occurrence est celui de la projection. Une personne en conflit avec ses propres pulsions homosexuelles peut expulser cette « homophobie intériorisée » en agressant l’homosexuel assumé. Ceux qui vont « casser du pédé » investissent un pseudo-rôle de justicier vengeur, champion d’une morale hétéro-centrée, pour apaiser la secrète (et souvent inconsciente) angoisse de leurs propres tendances « déviantes ». Est-on vraiment surpris d’apprendre qu’Hitler avait une grand-mère juive et qu’il connut des amours masculines quand il était étudiant en peinture ?
Ce soir-là, il est donc essentiellement question de mon premier roman « L’Etranger de la famille ».

Parce que c’est l’histoire d’un coming-out, le mien, à travers le filtre d’une famille de fiction (mais nombreuse, comme la mienne). J’ai dit ma vérité à mes proches vers 20 ans, quand j’étais puissamment amoureux – l’adrénaline de la passion jouant comme un désinhibant. En quelques jours et quelques échanges, les décharges émotionnelles furent si fortes et si diverses qu’un ami journaliste me recommanda de prendre des notes pour un futur livre. Mais je ne voulais pas faire de l’homosexualité ma thématique (puisque fondamentalement pour moi, ce n’est en pas une, pas plus que celle de ma calvitie naissante). Ce qui m’intéressait, c’est le secret de famille, le manque de sincérité dans les relations humaines – doit-on, peut-on, tout dire, vraiment tout, et à qui ? Sous la pression de son copain, Benoît vient mettre les pieds dans le plat familial, le week-end du cinquantième anniversaire de son père. Il dynamite alors les relations tribales en renvoyant chacun à son manque de transparence, à cette trahison de serments d’une fratrie ou d’un couple. Benoît sort de son placard et confronte chacun au squelette qu’il cache dans le sien. Le plus « étranger » de tous n’est jamais celui qu’on croit. Reste ensuite, comme dirait Boris Cyrulnik, à « retricoter » les liens affectifs.
Gwenaël, l’animateur du café-lecture d’O’Librius, me demanda l’autorisation de lire devant notre petite assemblée quelques extraits sélectionnés par ses soins. J’ai acquiescé du bout des lèvres. Un auteur a toujours peur de s’entendre trahi par un mauvais orateur. A fortiori quand il s’agit de dialogues, comme c’est souvent le cas dans ma prose. Or, je rends hommage à la pertinence et la simplicité de notre hôte, qui trouva le ton juste entre jeu d’acteur et lecture à plat. Il en fit ni trop ni trop peu. A tel point que j’eus parfois l’impression de redécouvrir mon texte. Merci donc, Gwenaël !
Merci ensuite à Bruno BONHOURE ! Son nom signifie bonheur en occitan et cela définit parfaitement notre personnage. Ce chanteur / conteur / comédien / mime / auteur (et j’en oublie sûrement) nous en a bien donné, du bonheur, samedi 6 mars, dans le Chapelle des Ursulines à Ancenis, en interprétant le conte de « la Belle et la Bête » (dans sa version originale du XVIIIe siècle) ponctué d’intermèdes (a capella) de chansons médiévales, folkloriques ou même de variétés françaises contemporaines. La Turmelière m’avait donné « Carte blanche » pour présenter une personnalité de mon choix, et j’ai l’honneur et le plaisir d’affirmer que ce choix a conquis le public présent. Redevenus enfants à la veillée, nous regardions et écoutions subjugués cet artiste complet. La grâce de sa voix, la souplesse de ses gestes, amplifiés par les ombres projetées et l’acoustique d’un lieu unique, ont opéré sur chacun un charme puissant. Lorsqu’il sortit de son manteau une main noire et luisante prolongée de longs doigts effilés, entre l’Edward de Tim Burton ou le Dracula de Coppola, j’en ai entendu crier de saisissement juste derrière moi !
Lundi 8 mars. Tout autre décor : la prison d’Angers. J’y rencontre des détenus. Seulement deux d’entre eux, finalement, sur une douzaine, m’ont lu, et pas complètement. Je parle beaucoup, peu répondent ou me questionnent. Je les sens en attente. Que puis-je leur apporter ? Je détaille ma bibliographie, j’explique les motifs derrière tel livre, ma surprise pour l’accueil de tel autre. Certains mots prennent ici un poids particulier. Quand je fais le pitch de « Passer la nuit » - un jeune homme vient apporter un colis de Noël à une vieille dame esseulée, qui va le séquestrer toute la nuit – on me fait remarquer qu’ici, ce n’est pas vraiment indiqué, les histoires de séquestrés ! On me tacle à nouveau quand je parle de deal ; je me reprends en préférant le mot de contrat – et rougit en découvrant à nouveau une polysémie pouvant être mal interprétée dans le contexte… Une ambiance bonne enfant s’installe cependant. Soudain tendue quand mon homosexualité est évoquée. L’échange est courtois mais vif. L’un des mes interlocuteurs, jusqu’alors remarquablement prolixe, se retire de la conversation : « j’ai rien contre, mais ça m’intéresse pas, je veux pas en parler ». Une autre voix s’élève pour défendre ma liberté de parole. Calmement le groupe s’auto-régule, et l’on peut poursuivre.
Je touche dans le mille en expliquant, dans ce cadre particulier, la psychogénéalogie : comment la transmission d’un traumatisme hérité d’un parent ou d’un ancêtre peut imprimer une direction inconsciente à une existence. Comment Moshé Brand dit « Mike Brant » y a laissé sa peau. Comment Anne Ancelin-Schützenberger a mis au point sa théorie (Aïe, mes aïeux ! Liens transgénérationnels, secrets de famille, syndrome d’anniversaire, transmission des traumatismes et pratique du génosociogramme, 1998, Desclée de Brouwer), comment le « syndrome d’anniversaire » peut affecter une lointaine descendante d’un soldat gazé de la Première Guerre. Comment la « loyauté familiale invisible » de John-John Junior a autorisé l’héritier Kennedy à piloter un avion dans les pires conditions possibles. Comment j’ai fait de cette discipline thérapeutique, grille de lecture d’un destin, un documentaire pour France 2 en 2008. Silence profond dans la bibliothèque du centre de détention…
Un jeune homme écarquille les yeux, prend des détours pour évoquer l’image d’un parent et des possibles conséquences sur son destin : « Mais c’est pas bon si ça sert qu’à accuser quelqu’un de sa famille d’être responsables de nos conneries ?! » – « En effet, c’est pas le but, il s’agit simplement de déposer les valises qui ne nous appartiennent pas, de nous rendre libres; la malédiction n’existe pas; si l’on comprend que certaines idées, certaines angoisses sont projetées sur nous et qu’elles ne n’ont rien à voir avec nous; quand on comprend tout ça, alors on peut pardonner à l’autre, à soi-même, et commencer à faire ses propres choix dans la vie. » Un second me dit : « Moi, j’ai appris que j’avais un oncle terroriste à l’ETA le jour où je suis passé devant le juge, mon père ne m’avait jamais parlé de ce frère qui a fait le choix de la violence… » Ce même détenu me confiera être là pour des faits de violence, comme cet oncle caché : « Y’a-t-il un rapport avec moi ? » Ce n’est certainement pas à moi de lui répondre… Mais je vois que toute une réflexion s’est mise en marche.











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