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( 12 juillet, 2010 )

 

Samedi 10 juillet.

Ce matin, seul une dernière fois à La Turmelière, je joue au seigneur du château. Et de mon balcon sur la vallée, je contemple le territoire exploré : un vaste et lumineux paysage, vallonné de visages, de mots, d’émotions. Tu vois, Joachim, je l’ai fait mon voyage, de ma belle Rochelle à ton Petit Lyré, heureux comme un Ulysse de l’écriture ! Je suis même allé à Rome, entre deux étapes ; je n’y retournerai pas pour la Villa M. mais n’en garde pas de Regrets.

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A la rentrée, nous publierons nos « carnets d’ateliers » sous la forme d’un livret-cd où chacun pourra à la fois lire et écouter les travaux d’écriture de tous les participants. Les textes seront précédés de leurs consignes d’écriture pour que chaque lecteur puisse mieux apprécier le travail. En tant qu’animauteur, je suis extrêmement fier de cette production, dont certains d’entre vous purent entendre une restitution, au cours des Lyriades. La nouveauté par rapport aux précédentes résidences, précise Olivier Bernard, directeur de La Turmelière, c’est l’insertion de ce CD permettant d’entendre les auteurs, adultes ou ados, lire leurs propres textes, choisis par eux-mêmes. Quant à mon roman (sur la manipulation mentale dans le couple), bien avancé, il sera prêt fin septembre, comme prévu.

 

Hier soir, connaissant mon goût pour la chanson, toute l’équipe (Olivier, Soizic, Vanessa, Caroline, Quentin – Nicolas et Dominique étant en vacances) m’avait organisé un buffet-karaoké ! Avec quelques autres proches, nous avons chanté et ri comme des fous. Tout à l’heure, rangeant ma valise, la voix un peu enrouée, j’ai laissé le hasard composer son choix pour ma dernière bande-son ligérienne. Et sur les 1885 titres que contient mon ordinateur, ces deux chansons sont sorties :

 

J’ me lance dans la course à l’instinct

Et j’ traverse la route sans rien voir

D’autr’ que cette envie qui vient

Cett’ tempête qui me faire croire

Que je deviens moi, je deviens moi,

Qu’on devient soi

Le même en plus grand.

(Grégory Lemarchal)

 

Mais qui peut savoir le parcours que j’ai dû faire

Pour arriver à moi, arriver à moi

Et m’apercevoir qu’en retour

Tout reste à faire.

(Emmanuel Moire)

 

C’est ça : le triple sentiment de « m’être parcouru », comme dirait ce cher Michaux, de m’être trouvé à ma place, exactement, et d’en avoir encore sous le clavier !

 

Cette dernière semaine, consacrée à 4 séances d’écriture quotidiennes et successives au Centre de détention de Nantes, fut une sorte d’épilogue condensant mes plus fortes émotions de la Résidence. Ces onze hommes, entre moins de trente et plus de soixante-dix ans, ont démontré une telle envie, une telle urgence, une telle puissance à s’écrire et à se dire, que ces dix heures d’atelier ont défilé à la vitesse d’un cheval au galop. Dans leur quotidien où le temps se traîne souvent si désespérément, ils étaient décidés à tirer le meilleur du partage de ces instants comptés. Et les minutes furent si denses que j’en ai encore le cœur qui tourne. Dans un environnement où il faut parfois hurler plus fort que les loups pour ne pas sombrer, ils ont accepté de mettre leurs voix et leurs crayons au diapason. Et ce fut une chorale unique, une harmonie de solos intimes, drôles ou déchirants mais toujours authentiques. Dédiées à la discussion et l’échange, les deux dernières heures furent non moins riches et passionnées en présence des mêmes et/ou d’autres détenus.

 

Comme à Angers au début de mon séjour, dans la prison de Nantes, le thème qui déclencha le plus de débat fut la psychogénéalogie, ce travail thérapeutique sur la transmission des traumatismes au travers des générations. Forcément, les enjeux sont ici fondamentaux. Que puis-je comprendre de mon parcours et de ses accidents au regard de mon histoire familiale ? Quelle fut la part réelle de mes choix et celle de mes conditionnements ? Qu’ai-je envie de transmettre à la génération qui me suit ? Spécialiste de la discipline, Anne Ancelin-Schützenberger offre une réflexion essentielle sur notre système judiciaire, inspirée de traditions communautaires révélées par l’ethnologie : tant que nous n’aménagerons pas, dans le traitement d’un délit grave, un temps et un espace pour que la douleur de la famille et des proches, à la fois du coupable et de la victime, puisse se dire et être entendue, par toutes les parties concernées, alors le responsable ne prendra jamais la pleine conscience de sa faute et les souffrances psychologiques occasionnées seront malheureusement transmises comme des plaies inguérissables. Le jugement n’est rien sans cette chance offerte à l’apaisement, pour soi, pour les autres et tous ceux qui suivront.

 

L’écriture peut être légère ou grave, elle n’est jamais anodine. C’est un voyage essentiel en soi et vers les autres. Merci à vous tous, associatifs, institutionnels, gens de lettres et gens de scènes, professionnels ou amateurs, de me l’avoir si bien rappelé.

 

Et merci à toi, mon tendre amour, de m’avoir laissé vivre cette aventure au si long cours. Dans cette séparation, tu m’as manqué, je t’ai manqué, mais jamais nous ne nous sommes ratés. Et puisque cette histoire ne s’arrête pas ici, je te laisse le mot de la fin, toi qui as grandi dans une autre langue et continue sans cesse de conquérir la nôtre avec une si joyeuse gourmandise : En voiture, Simone ! C’est toi qui conduis et moi qui klaxonne !

 

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( 28 juin, 2010 )

lundi 28 juin. J’ai achevé ma Résidence (hormis une semaine supplémentaire en juillet, pour un atelier d’écriture avec des détenus de Nantes). La dernière étape, dimanche 20 juin, fut pour moi particulièrement émouvante : j’ai lu en public, à l’occasion de la manifestation « Des Livres et des Fleuves », organisée avec la participation très active de l’Association « D’un Fleuve à l’autre », mon poème en vers libres sur la « Traversée du Jeune Soldat ».

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Pour ceux qui auraient manqué la chronique précédente, j’ai composé ce texte à partir de l’histoire authentique du soldat André Malaganne, « aspirant » de 21 ans qui, le 19 juin 1940, donna le signal pour faire sauter le Pont d’Oudon face à l’avancée allemande, juste avant de se jeter dans la Loire sous le tir ennemi. L’émotion particulière de la lecture publique venait de la pertinence incroyable de la date et du lieu. Une fois sur place, à l’endroit dit « au Cul-du-Moulin », juste à côté du pont d’Oudon, rive gauche, j’ai réalisé en effet que nous nous trouvions sur la rive même que Malaganne avait rejointe sain et sauf cet été 40, en dépit du feu croisé des soldats allemands et français (ces derniers, ne parvenant pas à l’identifier, le prenaient pour un espion ennemi contournant les lignes) ! Et comble de hasard, nous étions exactement 70 ans + 1 jour après l’exploit qui valut au jeune Malaganne d’être inscrit au Tableau Spécial de la Médaille Militaire en 1941.

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Ce n’est pas moi qui ai déterminé le lieu ni la date de cet événement. Ce sont les organisateurs, qui au préalable ignoraient tout de mon projet d’écriture. N’est-ce pas une coïncidence extraordinaire ? Je me suis donc retrouvé au bord du fleuve, en plein air (voire en plein vent), micro à la main, devant ce public, leur expliquant les raisons de ce texte et la pertinence du lieu et de la date… quand tout le monde était persuadé que tout cela était prévu d’avance !

 

L’auditoire fut très attentif, y compris de jeunes enfants assis au premier rang devant moi. J’ai eu du mal à finir le texte, l’émotion me rattrapait. Je me suis projeté, comme si je finissais moi-même épuisé par l’effort physique, heureux de retrouver mes camarades, fier d’avoir accompli mon devoir…

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Beaucoup d’applaudissements. Des gens sont venus me féliciter. En particulier, un monsieur qui avait traversé ce même pont à l’âge de 10 ans, juste avant qu’il ne saute. Il m’a fait le plus beau des compliments : « Enfin de la poésie que l’on comprend, qui nous parle simplement ! »

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Le texte sera publié (au minimum) dans un livret clôturant ma Résidence d’auteur et qui contiendra également le meilleur des travaux des participants, ados ou adultes, aux différents ateliers d’écriture, que j’ai animés dans toute la région depuis février dernier. Ce livret contiendra également un CD, sur lequel on pourra entendre ces œuvres (ou d’autres) lues par les auteurs eux-mêmes.

 

Pour cette avant-dernière chronique, je veux dire déjà tout le bénéfice que je retire de cette expérience. La richesse des rencontres, la variété des échanges, la stimulation artistique que j’y ai trouvées, marquent une étape décisive dans ma vie d’auteur. D’autre part, j’ai pu tendre une nouvelle corde à mon arc : l’animation d’atelier d’écriture, dans toute sa richesse d’émulation créative, de partage d’émotions, de découvertes intimes. Et surtout, j’ai acquis le sentiment d’exercer véritablement mon métier d’écrivain, avec un véritable rôle social, dans cette alternance nécessaire entre introspection de l’écriture et échange/collaboration avec le public. Parmi tous ces mots écrits, lus, donnés, reçus, je me suis senti (enfin) à ma place.

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( 15 juin, 2010 )

 

Mardi 15 juin. Dernière semaine de Résidence !

J’entrevois déjà la tristesse de quitter le Château

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et toute l’équipe de La Turmelière

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Mais auparavant, il est temps que je raconte, surtout pour ceux qui ne purent y assister, les présentations publiques des travaux d’atelier.

Elles eurent lieu le 26 mai pour les adolescents et le 30 pour les adultes, dans le cadre des Lyriades lyriades.jpg et sous le magnifique « Tambour » p3270285.jpgp3270286.jpg de la Compagnie Philippe Mathé.

Imaginez un petit chapiteau de cirque de toile cirée et de cordage, en forme de tambour géant rouge et blanc. A l’intérieur, ce lieu modulable au plancher de bois peut accueillir une petite centaine de personnes. Le comédien Philippe Mathé a conçu cette structure symbolique pour abriter le « travail singulier du Biblio-Théâtre, à savoir des spectacles à la charnière littérature-théâtre ». Pendant le festival des Lyriades, j’ai ainsi vu s’y succéder une table ronde sur la francophonie, un concert de flûtes, une conférence sur Joachim du Bellay, des lectures d’extraits de littérature par des comédiens, une adaptation de « La Peste » de Camus, etc.

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C’est donc sous cette toile ronde que nous allions faire résonner nos propres mots.

 

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Mon défi en tant qu’anim’auteur  était triple : non seulement de donner à entendre le fruit des travaux d’écriture lus par les participants-auteurs eux-mêmes, mais aussi d’expliquer le déroulement d’un atelier-type et surtout, de tenter de restituer cette ambiance particulière de créativité dans la convivialité. Avouant humblement qu’il s’agissait d’une première expérience pour moi, à tous les niveaux, je commençai chacune de ces séances publiques en exposant les règles de base. Ni exhaustives ni universelles, ce sont les miennes, constituées à partir de ma lecture d’ouvrages spécialisés et affinées par ma pratique concrète.

Règle n°1 –  l’atelier d’écriture est un lieu d’expérimentation, destiné à développer son imaginaire, à (re)trouver le goût et le plaisir d’écrire, à s’autoriser une forme d’exploration de soi : à partir d’une proposition, chacun essaie de composer un texte, plus ou moins long, dans un temps toujours imparti ; on expérimente sa plume, sans obligation de résultat et surtout, sans souci formel de grammaire ou d’orthographe. Règle n°2 – c’est dans la contrainte que se trouve la liberté de créer : « le classique qui écrit sa tragédie en observant un certain nombre de règles qu’il connaît est plus libre que le poète qui écrit ce qui lui passe par la tête et qui est l’esclave d’autres règles qu’il ignore », a écrit justement Raymond Queneau ; cependant, si l’on sèche, il est permis de détourner la proposition, puisque l’essentiel est de produire. Règle n°3 – après le temps d’écriture, chacun est invité à lire tout haut son texte devant le groupe : ce passage obligé est essentiel à la fois pour donner à entendre le texte dans la texture et l’émotion de la voix de son auteur, et pour partager ses mots dans un groupe qui par cette écoute se constitue et noue des liens ; si certains aspects du texte sont à son goût trop intimes, le participant peut n’en lire qu’une partie. Règle n°4 – tout participant est invité à partager ses impressions d’auditeur : il ne s’agit pas de critiquer, mais de commenter avec bienveillance, notamment d’indiquer comment le texte d’autrui a résonné en soi ; de mon côté, j’encourage et relève les aspects positifs d’une production, en suggérant, quand le texte s’y prête et que mes connaissances littéraires le permettent, des rapprochements avec des auteurs connus (posant comme principe que je ne me pose pas en spécialiste de la littérature, mais en amoureux subjectif). Règle n°5 – « L’atelier est thérapeutique, comme toute expérience de création », écrit l’animatrice Jeanne Benameur : puisque, même dans la contrainte, on travaille toujours sur son propre matériau, l’émotion déborde parfois le participant ; c’est à l’anim’auteur et aux autres écrivants de l’accueillir comme un cadeau que l’on se fait à soi-même et aux autres, dans le respect de la confidence.  Règle n°6 – il s’agit d’apprendre à écrire ensemble pour apprendre à écrire seul : pour certains le travail d’écriture se confinera à l’expérience collective, pour d’autres il se prolongera par une production personnelle ; je me tiens alors à la disposition de chacun pour des conseils personnalisés en dehors du temps de l’atelier.

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Pour chaque restitution d’ateliers, j’avais conçu un programme d’une heure permettant de présenter des expériences variées, illustrées par la lecture d’une dizaine de participants. Chaque fois, j’énonçais la consigne et, l’appelant par son prénom, invitait chaque auteur à devenir lecteur.

Assis autour de moi sur des bancs alignés face au public, se passant le micro de main en main, concentrés sur leurs feuilles, ados et adultes ont joué le jeu avec bravoure et bonne volonté. Quand l’exercice s’y prêtait, je sollicitais la participation du public.

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Pour la présentation de l’atelier des adolescents, tous élèves des collèges de Champtoceaux (Pompidou ou Saint-Benoît : un bel exemple de collaboration entre établissements public et privé), le premier exercice choisi s’intitule « les clichés » : il s’agit de repérer ces expressions usées, devenues des tics de langage, qui ne sont plus pensés à force d’être poncifs – pour dans un second temps, en créer de nouvelles, avec humour et pertinence, afin de raviver notre langage. Ainsi, fier comme Artaban se renouvelle sous la plume de mes jeunes écrivants en « fier comme la Joconde » ; plutôt que bavard comme un pie, on peut être « bavard comme un coiffeur » ; laissons la mule tranquille et soyons « têtu comme un épi sur la tête le matin » ; mieux vaux être « sec comme un pruneau » que comme un coup de trique et c’est moins drôle d’être léger comme une plume que « léger comme une palourde » ! L’exercice des « objets animés » consiste à prêter vie et parole à l’un de nos objets familiers : « Toto l’appareil photo » se met alors à vous harceler à coups de flashes dès votre réveil, ou bien vos boucles d’oreille jumelles, se jugeant mal accrochées, vous houspillent au point de vous faire manquer votre bus du matin (j’ai noté que les ados, sans doute plus immergés dans leur imaginaire, montrent plus d’aisance que les adultes dans cet exercice). Le troisième jeu propose de prendre une expression « au pied de la lettre » et de laisser l’absurde envahir votre univers : on croise ainsi un mot squattant « le bout de la langue » et refusant farouchement d’en sortir, ou encore un œil « jeté » par curiosité au-dessus d’une haie, broyé par une tondeuse à gazon et nous laissant borgne. Le dernier exercice intitulé « ping-pong » se joue en duo et consiste à se renvoyer des répliques écrites en respectant une situation et des personnages donnés : par exemple, une fille de 13 ans appelant son propre téléphone portable qu’elle a égaré et entamant une conversation avec le garçon de 15 ans qui décroche et qu’elle ne connaît pas, ou bien un homme de 40 ans annonçant à son épouse un gain phénoménal au Loto. Les consignes étant seulement connues des écrivants eux-mêmes, une dernière astuce est de faire deviner aux auditeurs le détail de la situation et des personnages en disséminant des indices dans le dialogue.

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Pour l’atelier adulte, j’avais choisi de présenter d’abord le même exercice « au pied de la lettre » pour prouver que l’âge ne fait parfois rien à l’affaire, que l’essentiel est une question d’imaginaire : on entendit ainsi le récit d’un cœur arraché d’un cage thoracique et « offert » palpitant sur une main tendue ou celui d’une tête devenue si « grosse » qu’elle permettait de jouer au bowling. Le second exercice, « logo-rallye » est un classique des ateliers d’écriture, requérant de composer un texte qui inclut, dans l’ordre donné, dix mots imposés ; après lecture des participants, j’ai demandé au public de deviner d’où était extrait le texte original dont je m’étais servi (une personne repéra le célèbre passage des rêveries romantiques du René de Chateaubriant). Ensuite, « le testament poétique » propose de dresser un inventaire de tout – matériel ou immatériel : objets, sensations, émotions, souvenirs, etc. – ce que nous aimerions léguer à ceux que nous avons aimés, sur le modèle des paroles de la chanson de Léo Ferré : « Avant de passer l’arme à gauche / Avant que la faux ne me fauche / Tel jour telle heure en telle année / Sans fric sans papier sans notaire / Je te laisse ici l’inventaire / De ce que j’ai mis de côté… » Le résultat est souvent très émouvant. Enfin, j’ai demandé à chaque participant de lire son « texte sur le fleuve », composé à participer d’un incipit (début de phrases servant de déclencheurs) tels que « Pour traverser le fleuve… », « Elle s’avancera dans le fleuve… », « Prenez le fleuve… » ou encore « Le niveau du fleuve n’avait jamais été aussi bas… ».

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Je dois préciser, non sans une certaine fierté, que chacune de ces lectures fut copieusement applaudie, par un public sincèrement surpris de la qualité des textes. Mon rôle n’étant que celui de facilitateur bienveillant, le mérite essentiel en revient aux auteurs eux-mêmes, ados ou adultes. Qu’ils soient, ici encore, chaleureusement remerciés pour la confiance qu’ils voulurent bien m’accorder ! Et je finirais – comme j’ai conclu ces deux séances publiques, aussi vives de plaisir et riches d’émotion que le furent nos rencontres d’ateliers – par deux citations, auxquelles je souscris pleinement : « j’écris pour me parcourir. » (Henri Michaux) et « écrire, c’est crier et rire. » (Yves Navarre).

 

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( 18 mai, 2010 )

Retour en terre liréenne.

 

Vendredi 7 mai.

C’est ma rentrée de résidence, après un intermède d’un mois !

Je vous passe mes aventures privées, ce n’est pas le propos de ce blog. Vous saurez seulement que, passant une semaine à Londres, je fus bloqué comme des milliers de touristes par le nuage volcanique…

La Turmelière est heureusement bien loin de ces désordres et je la retrouve telle que je l’ai quittée.

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Pas le temps de chômer : le soir même, nouvel atelier. Les fidèles sont au rendez-vous, d’autres nous rejoignent, dont une jeune « plume » de 17 ans. Nouvelles expérimentations textuelles, découvertes, rires et chaleur humaine. Je prends plaisir à inventer des propositions d’écriture inédites. Voilà définitivement une nouvelle corde à mon arc.

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Cette deuxième « saison » m’entraîne inexorablement vers la présentation de nos travaux. Ados comme adultes ont (bientôt) terminé leurs textes et (presque) chacun se prêtera sous peu au jeu de la lecture publique, sur scène – les 26 et 30 mai dans le cadre des Lyriades lyriades.jpg , et le 20 juin pour la manifestation d’Un Fleuve à l’Autre (cf. planning des réjouissances). Ils y seront préparés par des comédiens de la troupe de théâtre Paq’lalune. Ces derniers leur apprennent non seulement à « projeter » leurs textes, mais aussi à se mettre en scène. J’ai assisté à une répétition des collégiens de Champtoceaux encadrés par le comédien Lionel  p1290050.jpg,  vu et entendu un texte écrit collectivement restitué en polyphonie par un chœur d’ados en mouvement sur la scène – et je vous promets un résultat captivant. A voir !

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Certaines missions se sont ajoutées à mon emploi du temps initial (au grand dam parfois de mon dirlo Olivier Bernard qui s’inquiète du temps qu’il me reste pour mon écriture – t’inquiète, Olivier, je gère).

p31901041.jpg bureau d’Olivier Bernard

Entre autres, j’ai accepté de donner quatre ateliers d’écriture pour des élèves de CIPPA. Ayant travaillé moi-même deux années pour des classes de Cycle d’Insertion Professionnelle Par l’Apprentissage au collège d’Aytré en banlieue de La Rochelle (bonjour Karine et Mathilde si vous me lisez), je n’ai pas résisté à l’invitation de l’enseignante d’Ancenis, Catherine. Âgés de 16 à 18 ans, ce sont des élèves en rupture avec l’enseignement classique et que l’on accompagne dans la recherche d’un contrat d’apprentissage. Ils alternent donc stages en entreprise et cours de matières essentielles, pour tenter de trouver une seconde chance, en marge d’un système qui, pour des raisons variées, n’a pas voulu d’eux, et réciproquement. Mon CIPPA d’Aytré fut brutalement fermé l’année dernière, de toute évidence pour des questions de mauvaise rentabilité : 15 élèves par enseignant, trop coûteux ! Et voilà comment on sacrifie les plus faibles à la raison économique… Un dernier mot : je crois aux vertus de cet enseignement alterné, tel que les Maisons Familiales l’ont inventé au lendemain de la dernière Guerre (pour des écoles d’agriculture). Nos scolaires devraient être le plus tôt possible familiarisés au monde de l’entreprise. Ils y trouveraient des motivations concrètes pour apprendre et inversement, les professeurs seraient bien obligés de bâtir un enseignement mieux adaptés à ces futurs actifs.

Soizic, p31901031.jpg → c’est elle, enfin plutôt ses chaussures…

Soizic, celle qui me bichonne ici (je l’appelle « ma camériste » quand je joue ma diva) me demande de détailler une de mes journées type en résidence. Le problème, c’est qu’aucune journée n’y ressemble à l’autre – et c’est tant mieux ! Disons que j’adapte mes efforts à mon emploi du temps. En tout cas, je n’ai pas de rituel d’écrivain. Ah si ! Souvent, avant de les poser sur le clavier, je me lave les mains. Et parfois même les dents, quand j’ai vraiment besoin d’encouragement (j’use du fil dentaire dans les cas vraiment désespérés).

p31901012.jpg       Et le thé vert à la menthe, alors

A part ça, je peux écrire le matin, le soir ou l’après-midi (rarement la nuit). Je n’écoute pas de musique – mes pensées font trop de bruit et j’ai besoin d’entendre sonner les phrases dans ma tête. Je n’écris qu’à l’ordinateur, incapable de me passer des avantages du traitement de texte (copier, coller, déplacer, effacer…).

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Pour un roman, je prépare un plan, un scénario que j’autoriserai mon inspiration à transgresser au cours de la rédaction. Il est rare que j’écrive plus de trois heures d’affilée, la cervelle se fatigue plus vite que les doigts. Mais je peux enchaîner plus d’une « session » par jour. Entre temps, je dois changer de sujet : je rédige tout autre chose ou je réponds à mes courriels, je sors m’aérer, marcher dans le parc ou pédaler dans la campagne, je regarde la télé p31900972.jpg, j’écoute de la musique, je chante à tue-tête (surtout celle des autres), ou encore je lis p3040090.jpg. Je lis un maximum et de tout, tant que ça n’a pas de rapport direct avec mon travail en cours – le journal, une BD, une biographie…

 

Mon contrat d’écriture (ben oui, c’est sérieux, vous imaginez quoi ?) stipule deux textes. Le premier : un texte court à composer sur la thématique du « fleuve » – si vous avez suivi, vous savez que j’écris quasiment les pieds dans la Loire.

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Le second : mon roman tel que je l’ai conçu avant même d’arriver ici, et qui intègrera lui aussi des éléments fluviaux. Pas de roman fleuve, ni vraiment de fleuve roman. Le premier devait être achevé pour le 10 mai et j’ai tenu l’échéance, je peux donc vous en parler. Alternant écriture romanesque et récit historique, j’étais en recherche d’un fait authentique se déroulant sur ou autour de la Loire. Et j’ai trouvé mon bonheur dans un exemplaire du Cahiers des Mauges, magazine d’histoire(s) locale(s), édition de novembre 2008. Je ne pourrai mieux vous en donner l’intrigue qu’en vous recopiant l’extrait du Journal Officiel du 16 février 1941, page 784, 2ème colonne : « Ordre 363 – Est inscrit au Tableau Spécial de la Médaille Militaire pour prendre rang du 12-10-40. MALAGANNE André, Pierre, Julien, Aspirant 3ème Division légère de Cavalerie, Groupement de Saint-Laumer : le 19 juin 1940, maintenu au nord du Pont de Oudon pour surveiller l’arrivée de l’ennemi et donner le signal de faire sauter le pont, a ouvert le feu sur un détachement blindé qui se présentait. Son fusil-mitrailleur s’étant enrayé et sommé de se rendre, a tué à coups de revolver un sous-officier allemand, puis le pont venant de sauter, a traversé la Loire à la nage sous le feu de l’ennemi.»

malaganne1920ans.jpg André Malaganne à 19, 20 ans

Quelles pensées, pendant ces longues minutes de traversée, passèrent par la tête de ce jeune homme tout juste majeur (pour l’époque) qui venait de tuer un homme et risquait de se noyer dans le fleuve ou de mourir sous les balles des Allemands, ou bien sous celles des Français qui le prenaient pour un espion ennemi contournant leurs lignes ? J’ai complété mon travail préparatoire en retrouvant les filles du défunt André, les aimables Odile et Hélène, qui m’ont nourri de détails biographiques. Le résultat est un long monologue intérieur en vers libres, que vous viendrez écouter ou que vous lirez dans le recueil de fin de résidence.

 

Quant au roman, je peux vous en donner le sujet, déjà dévoilé dans des articles de presse : la manipulation mentale à l’intérieur d’un couple. C’est un thème qui me tient à cœur pour l’avoir connu de près. Je n’en fais pas mystère, mes romans ont toujours une forte inspiration autobiographique, même si tout est réinventé au travers de personnages fictifs. Seuls mes proches peuvent distinguer le vrai du faux, et encore. Même moi, à un certain stade de l’écriture, je n’en suis plus tout à fait capable. C’est d’abord un processus douloureux, car il s’agit de décrypter, donc de revivre en pensée des expériences pénibles, vécues autrefois dans la confusion et l’angoisse (mes cauchemars pendant la période de rédaction témoignent de ces douleurs réactivées). Mais c’est finalement pour moi un travail essentiel, m’épargnant sans doute plusieurs séances de thérapie. C’est en outre et surtout un témoignage, que j’espère utile pour les autres. « L’Etranger de la famille » couvetranger.jpg raconte mon coming-out familial pour dénoncer plus largement toute forme de secret de famille, nocif et dévastateur. « Passer la nuit » couvpasser.jpg parle d’un deuil rendu impossible par la culpabilité, et plaide pour la tolérance et le dialogue entre générations. « La Tête sous l’eau » traitera des années les plus sombres de ma vie affective pour dénoncer ces pervers narcissiques qui empoisonnent la vie de leurs victimes et d’une société toute entière dans une relative impunité. Remise du manuscrit en septembre.

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Et à retrouver plus tard dans les meilleures librairies de France…

 

 

 

( 12 mars, 2010 )

A la suite d’Olivier.


Jeudi 4 mars.

Matin, conférence de presse devant 3 journalistes régionaux. Midi, déjeuner au Collège Pompidou. 13h, rencontre avec une vingtaine de 4ème et 3ème, qui ont préparé leurs questions, écrites sur des grandes feuilles à carreaux. La masse de leurs interrogations m’oblige à la concision, leur pertinence m’impose la précision. Pourquoi avoir décidé d’écrire ? Comment choisir un titre ? Me suis-je fait aider ? Quel est mon livre préféré, chez moi, chez les autres ? Quels sont mes projets ? Passionnant, engageant, exigeant !

 

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Olivier Lebleu rencontre des collégiens de 4ème-3ème

au collège Georges Pompidou (04/03/10)

 

(Notes prises par Sabine CHAGNAUD à partir des échanges.)

 

Quelle fréquence de publication ? Environ un livre tous les deux ans. Jusqu’ici, j’ai publié 5 livres.

Depuis quand tu écris ? Les poèmes, les petites histoires que j’ai écrits à l’adolescence, ça compte aussi ? J’ai écrit mon premier livre l’été de mes 18 ans, jamais publié mais c’est souvent le cas, le premier livre n’est pas toujours le meilleur.

Le livre le plus difficile à écrire ? C’est toujours celui qui est en cours.

Ma lecture préférée quand j’étais petit ? La BD Alix.

Ai-je toujours voulu être écrivain ? Quand j’étais enfant, je rêvais d’être chanteur.

Pourquoi avoir choisi de parler d’une famille si compliquée dans « L’Etranger de la famille » ? Parce qu’elle ressemble un peu à la mienne. J’invente pour parler de moi.

L’auteur qui m’a donné envie d’écrire ? Michel Tournier.

Les auteurs que j’aime lire ? Olivier Charneux, Inès Cagnatti, Yves Navarre…

« Ecrire, c’est crier et rire », dit Yves Navarre.

« J’écris pour me parcourir », dit Henri Michaux.

Pourquoi Mike Brant ? Parce que je l’ai beaucoup écouté à une période de ma vie et un jour quelqu’un m’a dit « Pourquoi tu n’écris pas sa vie ? » A ce moment-là je travaillais pour la télévision et j’ai eu accès aux archives de la Maison de la Radio, ils avaient tout sur Mike Brant, c’est là que j’ai découvert qu’il était le fils de rescapés des camps de concentration.

Comment on devient écrivain ? En écrivant… et en publiant. Aux yeux des gens, on est écrivain à partir du moment où on est publié, c’est dommage mais c’est comme ça… Dans ma vie j’ai fait plusieurs choses, c’est de plus en plus courant dans la société dans laquelle on vit, de faire plusieurs métiers.

Quels autres métiers ? J’ai travaillé pendant dix ans pour la télévision, pour une émission pour ados qui s’appelait « Giga », mais j’étais frustré car j’avais besoin d’une part plus grande de créativité dans mon travail.

Votre formation de psychologue vous aide à écrire ? Bien sûr ! Mais pas seulement. La psychologie me passionne parce que ça sert à mieux communiquer, à être bien avec les gens.

Des conseils à donner pour des personnes qui veulent écrire ? Lire beaucoup. C’est en lisant que vient l’envie d’écrire, enfin pour moi, et c’est en lisant qu’on apprend à écrire. Il faut ne pas trop se poser la question de la forme, mais plutôt de ce qu’on a vraiment envie de dire. Si c’est vraiment important pour soi, alors ça touchera les autres.

 

Vendredi 5 mars. Je suis invité à une lecture-rencontre par l’association O’Librius (si j’avais dû prendre un nom de plume, j’aurais choisi celui-là). L’invitation s’inscrit dans le cadre de la Lutte contre (toutes) les Discriminations. Je suis pour cette assimilation. Je veux dire que l’homophobie, la xénophobie, l’antisémitisme – j’en passe et des pires – jaillissent tous du même ressort psychologique : je ne connais pas > j’ai peur > je rejette > j’agresse. Quand vous le démontez, vous reprenez espoir en une tolérance à enseigner. Dans « La Crise » de Coline Serreau (1992), Michou (Patrick Timsit) s’affirme raciste, il déteste tous les Arabes : tous, sauf Mohammed, parce que Mohammed, c’est pas pareil, il est de mon immeuble ! L’ignorance est le terreau de toutes les haines. Alors, parlons-nous.

L’autre mécanisme psychologique opérant en l’occurrence est celui de la projection. Une personne en conflit avec ses propres pulsions homosexuelles peut expulser cette « homophobie intériorisée » en agressant l’homosexuel assumé. Ceux qui vont « casser du pédé » investissent un pseudo-rôle de justicier vengeur, champion d’une morale hétéro-centrée, pour apaiser la secrète (et souvent inconsciente) angoisse de leurs propres tendances « déviantes ». Est-on vraiment surpris d’apprendre qu’Hitler avait une grand-mère juive et qu’il connut des amours masculines quand il était étudiant en peinture ?

 

Ce soir-là, il est donc essentiellement question de mon premier roman « L’Etranger de la famille ».

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Parce que c’est l’histoire d’un coming-out, le mien, à travers le filtre d’une famille de fiction (mais nombreuse, comme la mienne). J’ai dit ma vérité à mes proches vers 20 ans, quand j’étais puissamment amoureux – l’adrénaline de la passion jouant comme un désinhibant. En quelques jours et quelques échanges, les décharges émotionnelles furent si fortes et si diverses qu’un ami journaliste me recommanda de prendre des notes pour un futur livre. Mais je ne voulais pas faire de l’homosexualité ma thématique (puisque fondamentalement pour moi, ce n’est en pas une, pas plus que celle de ma calvitie naissante). Ce qui m’intéressait, c’est le secret de famille, le manque de sincérité dans les relations humaines – doit-on, peut-on, tout dire, vraiment tout, et à qui ? Sous la pression de son copain, Benoît vient mettre les pieds dans le plat familial, le week-end du cinquantième anniversaire de son père. Il dynamite alors les relations tribales en renvoyant chacun à son manque de transparence, à cette trahison de serments d’une fratrie ou d’un couple. Benoît sort de son placard et confronte chacun au squelette qu’il cache dans le sien. Le plus « étranger » de tous n’est jamais celui qu’on croit. Reste ensuite, comme dirait Boris Cyrulnik, à « retricoter » les liens affectifs.

 

Gwenaël, l’animateur du café-lecture d’O’Librius, me demanda l’autorisation de lire devant notre petite assemblée quelques extraits sélectionnés par ses soins. J’ai acquiescé du bout des lèvres. Un auteur a toujours peur de s’entendre trahi par un mauvais orateur. A fortiori quand il s’agit de dialogues, comme c’est souvent le cas dans ma prose. Or, je rends hommage à la pertinence et la simplicité de notre hôte, qui trouva le ton juste entre jeu d’acteur et lecture à plat. Il en fit ni trop ni trop peu. A tel point que j’eus parfois l’impression de redécouvrir mon texte. Merci donc, Gwenaël !

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Merci ensuite à Bruno BONHOURE ! Son nom signifie bonheur en occitan et cela définit parfaitement notre personnage. Ce chanteur / conteur / comédien / mime / auteur (et j’en oublie sûrement) nous en a bien donné, du bonheur, samedi 6 mars, dans le Chapelle des Ursulines à Ancenis, en interprétant le conte de « la Belle et la Bête » (dans sa version originale du XVIIIe siècle) ponctué d’intermèdes (a capella) de chansons médiévales, folkloriques ou même de variétés françaises contemporaines. La Turmelière m’avait donné « Carte blanche » pour présenter une personnalité de mon choix, et j’ai l’honneur et le plaisir d’affirmer que ce choix a conquis le public présent. Redevenus enfants à la veillée, nous regardions et écoutions subjugués cet artiste complet. La grâce de sa voix, la souplesse de ses gestes, amplifiés par les ombres projetées et l’acoustique d’un lieu unique, ont opéré sur chacun un charme puissant. Lorsqu’il sortit de son manteau une main noire et luisante prolongée de longs doigts effilés, entre l’Edward de Tim Burton ou le Dracula de Coppola, j’en ai entendu crier de saisissement juste derrière moi !

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Lundi 8 mars. Tout autre décor : la prison d’Angers. J’y rencontre des détenus. Seulement deux d’entre eux, finalement, sur une douzaine, m’ont lu, et pas complètement. Je parle beaucoup, peu répondent ou me questionnent. Je les sens en attente. Que puis-je leur apporter ? Je détaille ma bibliographie, j’explique les motifs derrière tel livre, ma surprise pour l’accueil de tel autre. Certains mots prennent ici un poids particulier. Quand je fais le pitch de « Passer la nuit » - un jeune homme vient apporter un colis de Noël à une vieille dame esseulée, qui va le séquestrer toute la nuit – on me fait remarquer qu’ici, ce n’est pas vraiment indiqué, les histoires de séquestrés ! On me tacle à nouveau quand je parle de deal ; je me reprends en préférant le mot de contrat – et rougit en découvrant à nouveau une polysémie pouvant être mal interprétée dans le contexte… Une ambiance bonne enfant s’installe cependant. Soudain tendue quand mon homosexualité est évoquée. L’échange est courtois mais vif. L’un des mes interlocuteurs, jusqu’alors remarquablement prolixe, se retire de la conversation : « j’ai rien contre, mais ça m’intéresse pas, je veux pas en parler ». Une autre voix s’élève pour défendre ma liberté de parole. Calmement le groupe s’auto-régule, et l’on peut poursuivre.

 

Je touche dans le mille en expliquant, dans ce cadre particulier, la psychogénéalogie : comment la transmission d’un traumatisme hérité d’un parent ou d’un ancêtre peut imprimer une direction inconsciente à une existence. Comment Moshé Brand dit « Mike Brant » y a laissé sa peau. Comment Anne Ancelin-Schützenberger a mis au point sa théorie (Aïe, mes aïeux ! Liens transgénérationnels, secrets de famille, syndrome d’anniversaire, transmission des traumatismes et pratique du génosociogramme, 1998, Desclée de Brouwer), comment le « syndrome d’anniversaire » peut affecter une lointaine descendante d’un soldat gazé de la Première Guerre. Comment la « loyauté familiale invisible » de John-John Junior a autorisé l’héritier Kennedy à piloter un avion dans les pires conditions possibles. Comment j’ai fait de cette discipline thérapeutique, grille de lecture d’un destin, un documentaire pour France 2 en 2008. Silence profond dans la bibliothèque du centre de détention…

 

Un jeune homme écarquille les yeux, prend des détours pour évoquer l’image d’un parent et des possibles conséquences sur son destin : « Mais c’est pas bon si ça sert qu’à accuser quelqu’un de sa famille d’être responsables de nos conneries ?! » – « En effet, c’est pas le but, il s’agit simplement de déposer les valises qui ne nous appartiennent pas, de nous rendre libres; la malédiction n’existe pas; si l’on comprend que certaines idées, certaines angoisses sont projetées sur nous et qu’elles ne n’ont rien à voir avec nous; quand on comprend tout ça, alors on peut pardonner à l’autre, à soi-même, et commencer à faire ses propres choix dans la vie. » Un second me dit : « Moi, j’ai appris que j’avais un oncle terroriste à l’ETA le jour où je suis passé devant le juge, mon père ne m’avait jamais parlé de ce frère qui a fait le choix de la violence… » Ce même détenu me confiera être là pour des faits de violence, comme cet oncle caché : « Y’a-t-il un rapport avec moi ? » Ce n’est certainement pas à moi de lui répondre… Mais je vois que toute une réflexion s’est mise en marche.

 

 

 

 

 

( 10 mars, 2010 )

 

Attendez que je me rassemble ! Ca fait beaucoup de nouveautés et d’émotions en deux semaines à peine. Mais il faut bien que je détaille, que je débriefe, que je déblogue.

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Ce 22 février, je suis en entré en résidence. Les associés de La Turmelière ont proposé, fort de mes cinq ouvrages publiés j’ai demandé, le courant du fleuve est passé. Et grâce à quelques subsides, voilà que je réside !

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N’imaginez pas une tour d’ivoire, trois tours de clef et circulez, l’auteur écrit, y’a rien à voir ! C’est un studio que j’investis, aménagé dans les communs extérieurs du château. La grande demeure est réservée aux autres visiteurs : écoliers en classes vertes, collégiens en nature découverte, jeunes gens à BAFAtiser, avec leurs adultes certifiés – professeurs, formateurs, animateurs. Je ne suis donc pas châtelain et cela me convient. Je trouve que c’est de dehors qu’il est le plus beau, le château, avec son bel assemblage de briques et pierre de taille, Napoléon III en diable. Pour la même raison, je suis Rochelais : mieux vaut avoir l’île de Ré sous les yeux, la voir en face, plutôt que d’oublier ses beautés à force de l’habiter.

 

D’abord un mot, une pensée, pour ma famille, mes amis, mes concitoyens de La Rochelle, de l’île de Ré, de la Vendée. Tristes, tristes sinistrés. J’ai appelé, texté, mailé. Ce qu’on m’a raconté dit le martyre d’un pays ravagé par les éléments, dont je prends des nouvelles depuis mon exil. La tempête fut pire qu’en 1999 – « Xynthia », c’est forcément plus violent que Cynthia, on est d’accord. Pire parce que plus mortelle. Ma nièce qui travaille à la mairie d’Aytré doit s’occuper de corps en pyjamas, alignés sans papier dans le gymnase communal. Un couple de retraités, un routard, une jeune femme et son bébé… Non encore réclamés, noyés. La Météo avait prévenu, tous les feux passés au rouge : le vent, plus la pluie, plus la marée. Avait-on oublié la vétusté des digues ? Pourquoi n’avoir pas évacué le proche littoral ? Beaucoup se sont piégés dans leur propre maison : barricadés, cernés par les eaux, plus moyen d’ouvrir ni porte ni volet, la mer entre mais ne laisse pas sortir, alors plaqués au plafond, s’ils n’ont pas pu défoncer la couverture de leur toit, ils y sont restés…Et puis, les animaux, les équipements, les aménagements, … Courage, la mer se retire ! Et soyons plus sages, puisqu’elle reviendra… D’accord, je plombe un peu l’ambiance, mais je ne peux pas tricher.

 

Première semaine, surtout d’installation, de réunions préparatoires, d’exercices à collecter. Et vendredi 26 février, après un plateau-dîner, le premier atelier. D’écriture. Pour adultes – enfin, de 15 à 57 ans. Plusieurs sont déjà rodés. A peine le temps de présenter, d’expliquer, sous les meilleures augures (Henri Michaux : « J’écris pour me parcourir », Yves Navarre : « On écrit, pour crier et rire. »), dès la première consigne, ils affutent leur plume et voguent les mots, roulent les idées ! Premières lectures devant le groupe, devant moi. Comment commenter ? Positivement. Laisser résonner. Pourquoi raisonner ? J’en suis épaté, ils ont déjà, sous des formes pas toujours maîtrisées, leur style, leur voix, leur imaginaire, à peine bridés, ne demandant qu’à galoper, dirigés mais libérés. J’essaie de murmurer à l’oreille des stylos. En tout cas, le groupe est là, soudé de bienveillance, conscient de sa diversité, mais chacun prêt à jouer choral ou solo, en fonction des morceaux, plus ou moins imposés.

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Lundi 1er mars, première rencontre avec les élèves, collège privé Saint-Benoît, de Champtoceaux. Je reste à l’écart discret du jeu lancé par les « Brigades de lecture », de la compagnie de théâtre Paq’La Lune. Ils défilent d’entrée, burlesques et délurés, claironnant tout leur répertoire de chansons en bleu : « Olivier s’appelle Lebleu / Lebleu Olivier s’appelle ! », « Je vous dirais les mots bleus / Les mots d’Olivier Lebleu… », « C’est Olivier Lebleu / la plume la plus belle / celle qui ensorcèle… », etc. Je ne sais pas où me mettre – Lebleu rougit, évidemment. Ils s’installent, délimitent un territoire avec une bande collante, bâtissent un totem, virevoltent sous leurs parapluies frappés de lettres, dans leurs pardessus imprimés de mots. Zarafa de mes « Avatars… », le jeune homme et la vieille dame de « Passer la nuit », et même Moshé dit Mike Brant -  ils sont tous là, livrés à des oreilles pas forcément concernées, pas toujours attentives, mais quand même rassemblées. L’après-midi, au CDI du collège public Pompidou, d’autres jeunes sont assis devant le même spectacle, calmes et concentrés, tout ouïes, moment de grâce…

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Le lendemain, mardi 2 mars, déjà le premier atelier ados, au collège Pompidou, avec 14 volontaires, public et privé mêlés. C’était 3h avec les adultes, c’est 1h30 avec eux. J’ai pris soin de collectionner les exercices ludiques. « Les écrivains s’amusent » et les collégiens aussi : ologrammes, palindromes. Ils inventent et c’est déjà savoureux : tautogrammes (« Mon merveilleux mari mange mes moutons malsains, mais ma maman maligne mange mon mari moelleux » compose Emma), acrostiches ( Flot léger et continu / Luit sous le soleil / Et emporte avec lui / Une espérance impossible / Voguant à l’infini / Et ce jusqu’au bout de la nuit » invente Améliane). Je sens qu’on va se régaler ! T’inquiète pas Eliot, 13 filles pour 1 garçon, c’est disproportionné, mais je suis là, elles ne vont pas te manger. Et bravo, déjà tu les as impressionnées : « Des dragons débiles dorment dans des doudounes, derrière des diamants de dinosaures dangereux, déterminés devant des doublures de Damien Durand », record du plus long tautogramme !

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Le lendemain, mercredi 3 mars, nouvelles élucubrations joyeuses des Brigades de Lecture : à la médiathèque d’Ancenis, dans le hall du Centre aquatique, au Foyer de jeunes du Bois Jauni. A la piscine, un quidam près de moi s’exalte du délire inopiné, pour un peu il se lèverait pour chanter, finalement autorisé à donner le « 3 – 4 ! » du départ. En quelques minutes, il a rêvé, il a joué : « c’est pas tous les jours, c’est bien, ça change ! » Au Foyer, à peine étonnés, les ados écoutent et participent : « Et maintenant un 3ème de-e-e ? – Olivier Lebleu ? – Ouiii ! » Puis, un temps de questions – cash : « Pourquoi raconter cette histoire de jeune homme qui apporte un colis de Noël à une vieille dame ? Pourquoi parler d’un homo ? » Et là, je me dois de retranscrire tout l’échange :

 

Moi – D’abord, c’est quoi pour toi, un « homo » ?

L’ado – Ben, un homo, quoi !

Un autre ado : Un pédé !

Moi – Pas très joli, ce mot-là…

Une autre ado – C’est un ho-mo-sex-uel ! (Elle a pris un accent efféminé, je la regarde en souriant, elle arrête de se tortiller.)

Moi – OK, ça veut dire quoi « homosexuel » ?

Un ado – Un garçon qui va avec des garçons !

Moi – C’est ça, un garçon qui aime les autres garçons.

La première ado : Nan, mais je sais ça, mais pourquoi vous, vous avez pris un homosexuel ?

Moi – Parce que moi, je suis homosexuel.

Tous – Ah ? Oh ! (Pas de rires, une gêne quand même).

Moi – Ca change quelque chose ? Vous me trouvez différent ?

Tous  - Non, ben non !!

Moi – C’est comme si je vous disais : j’ai les yeux bleus, par exemple.

L’un des garçons – Ben ouais, mais ils sont marrons, vos yeux !!

Moi – C’est vrai, tu as raison.

 

 

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