( 12 juillet, 2010 )

 

Samedi 10 juillet.

Ce matin, seul une dernière fois à La Turmelière, je joue au seigneur du château. Et de mon balcon sur la vallée, je contemple le territoire exploré : un vaste et lumineux paysage, vallonné de visages, de mots, d’émotions. Tu vois, Joachim, je l’ai fait mon voyage, de ma belle Rochelle à ton Petit Lyré, heureux comme un Ulysse de l’écriture ! Je suis même allé à Rome, entre deux étapes ; je n’y retournerai pas pour la Villa M. mais n’en garde pas de Regrets.

 joachimdubellay.pngp3190101.jpgp3190100.jpgp3190097.jpgp4060299.jpg

A la rentrée, nous publierons nos « carnets d’ateliers » sous la forme d’un livret-cd où chacun pourra à la fois lire et écouter les travaux d’écriture de tous les participants. Les textes seront précédés de leurs consignes d’écriture pour que chaque lecteur puisse mieux apprécier le travail. En tant qu’animauteur, je suis extrêmement fier de cette production, dont certains d’entre vous purent entendre une restitution, au cours des Lyriades. La nouveauté par rapport aux précédentes résidences, précise Olivier Bernard, directeur de La Turmelière, c’est l’insertion de ce CD permettant d’entendre les auteurs, adultes ou ados, lire leurs propres textes, choisis par eux-mêmes. Quant à mon roman (sur la manipulation mentale dans le couple), bien avancé, il sera prêt fin septembre, comme prévu.

 

Hier soir, connaissant mon goût pour la chanson, toute l’équipe (Olivier, Soizic, Vanessa, Caroline, Quentin – Nicolas et Dominique étant en vacances) m’avait organisé un buffet-karaoké ! Avec quelques autres proches, nous avons chanté et ri comme des fous. Tout à l’heure, rangeant ma valise, la voix un peu enrouée, j’ai laissé le hasard composer son choix pour ma dernière bande-son ligérienne. Et sur les 1885 titres que contient mon ordinateur, ces deux chansons sont sorties :

 

J’ me lance dans la course à l’instinct

Et j’ traverse la route sans rien voir

D’autr’ que cette envie qui vient

Cett’ tempête qui me faire croire

Que je deviens moi, je deviens moi,

Qu’on devient soi

Le même en plus grand.

(Grégory Lemarchal)

 

Mais qui peut savoir le parcours que j’ai dû faire

Pour arriver à moi, arriver à moi

Et m’apercevoir qu’en retour

Tout reste à faire.

(Emmanuel Moire)

 

C’est ça : le triple sentiment de « m’être parcouru », comme dirait ce cher Michaux, de m’être trouvé à ma place, exactement, et d’en avoir encore sous le clavier !

 

Cette dernière semaine, consacrée à 4 séances d’écriture quotidiennes et successives au Centre de détention de Nantes, fut une sorte d’épilogue condensant mes plus fortes émotions de la Résidence. Ces onze hommes, entre moins de trente et plus de soixante-dix ans, ont démontré une telle envie, une telle urgence, une telle puissance à s’écrire et à se dire, que ces dix heures d’atelier ont défilé à la vitesse d’un cheval au galop. Dans leur quotidien où le temps se traîne souvent si désespérément, ils étaient décidés à tirer le meilleur du partage de ces instants comptés. Et les minutes furent si denses que j’en ai encore le cœur qui tourne. Dans un environnement où il faut parfois hurler plus fort que les loups pour ne pas sombrer, ils ont accepté de mettre leurs voix et leurs crayons au diapason. Et ce fut une chorale unique, une harmonie de solos intimes, drôles ou déchirants mais toujours authentiques. Dédiées à la discussion et l’échange, les deux dernières heures furent non moins riches et passionnées en présence des mêmes et/ou d’autres détenus.

 

Comme à Angers au début de mon séjour, dans la prison de Nantes, le thème qui déclencha le plus de débat fut la psychogénéalogie, ce travail thérapeutique sur la transmission des traumatismes au travers des générations. Forcément, les enjeux sont ici fondamentaux. Que puis-je comprendre de mon parcours et de ses accidents au regard de mon histoire familiale ? Quelle fut la part réelle de mes choix et celle de mes conditionnements ? Qu’ai-je envie de transmettre à la génération qui me suit ? Spécialiste de la discipline, Anne Ancelin-Schützenberger offre une réflexion essentielle sur notre système judiciaire, inspirée de traditions communautaires révélées par l’ethnologie : tant que nous n’aménagerons pas, dans le traitement d’un délit grave, un temps et un espace pour que la douleur de la famille et des proches, à la fois du coupable et de la victime, puisse se dire et être entendue, par toutes les parties concernées, alors le responsable ne prendra jamais la pleine conscience de sa faute et les souffrances psychologiques occasionnées seront malheureusement transmises comme des plaies inguérissables. Le jugement n’est rien sans cette chance offerte à l’apaisement, pour soi, pour les autres et tous ceux qui suivront.

 

L’écriture peut être légère ou grave, elle n’est jamais anodine. C’est un voyage essentiel en soi et vers les autres. Merci à vous tous, associatifs, institutionnels, gens de lettres et gens de scènes, professionnels ou amateurs, de me l’avoir si bien rappelé.

 

Et merci à toi, mon tendre amour, de m’avoir laissé vivre cette aventure au si long cours. Dans cette séparation, tu m’as manqué, je t’ai manqué, mais jamais nous ne nous sommes ratés. Et puisque cette histoire ne s’arrête pas ici, je te laisse le mot de la fin, toi qui as grandi dans une autre langue et continue sans cesse de conquérir la nôtre avec une si joyeuse gourmandise : En voiture, Simone ! C’est toi qui conduis et moi qui klaxonne !

 

 p33103041.jpgp3310302.jpgp3170096.jpg

 

Pas de commentaires à “ ” »

Fil RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

|