( 30 novembre, 2009 )

Son livre sur Zarafa, première Girafe de France !

1giraffecoulcouv.jpgEn 1826, le gouverneur du Soudan, Mouker Bey, offre deux girafeaux au Pacha d’Egypte MEHEMET-ALI. Quand le Consul de France à Alexandrie, le piémontais Bernardino DROVETTI, apprend la nouvelle, il suggère au sultan de les offrir au Roi de France, pour enrichir le zoo royal du Jardin des Plantes. Mais, informé de la démarche officieuse, le Consul d’Angleterre présente aussitôt la même demande au profit de George VI. Désireux de restaurer son image auprès des deux puissances européennes, qui reprochent à l’Egypte son zèle à soutenir les Turcs dans l’écrasement de la rébellion grecque, Méhemet-Ali doit agir avec diplomatie.

L’entreprise est à haut risque politique, car il faut ménager les susceptibilités des deux grands rivaux. Tel le roi Salomon, le pacha tranche alors le dilemme en faisant tirer au sort pour savoir quelle girafe irait à Paris et laquelle à Londres. Ce qui donne lieu à une dépêche triomphale de Drovetti à la cour de France : « le sort a réservé à sa Majesté l’animal le plus vigoureux. »

Encore faut-il qu’il parvienne en bon état à destination, ce qui n’est pas une mince affaire, car l’on connaît fort mal les habitudes alimentaires de la girafe. Drovetti tranche pour un régime lacté, qui semble bien convenir, et on embarque l’animal, qui a déjà bien grandi, sur un brigantin sarde, à destination de Marseille, en compagnie de trois bonnes vaches laitières et trois palefreniers nubiens censés veiller sur la bête.

On a découpé un carré dans le pont du navire pour que Zarafa puisse passer la tête. Son arrivée dans la cité phocéenne constitue un événement dont le Vieux Port garde encore le souvenir. Elle passe l’hiver dans la propriété du Préfet, le comte de VILLENEUVE-BARGEMONT, dont l’épouse se fait une réputation et s’attire bien des jalousies en organisant des « soirées à la girafe » très prisées du tout-Marseille.

Le printemps venu, on décide, après bien des tergiversations, d’amener le royal cadeau à son destinataire, par voie de terre, à pied, dans une expédition qui va ébahir les foules de la Vallée du Rhône, de la Bourgogne et de l’Ile-de-France. C’est le célèbre naturaliste Etienne GEOFFROY SAINT-HILAIRE qui s’occupe personnellement, nonobstant ses rhumatismes, de la « translation » de la girafe, jusqu’à sa présentation officielle au roi CHARLES X, le 9 juillet 1827, au château de Saint-Cloud. Un roi qui n’en pouvait plus d’attendre « sa » girafe et qui se désolait d’être le dernier Français à avoir approché cette bête fabuleuse. Il serait bien allé à sa rencontre, comme le fit Stendhal, mais la duchesse d’Angoulême, acariâtre gardienne de l’étiquette à la cour, avait tranché : « C’est à la girafe d’être conduite au roi, et non pas au souverain de se précipiter comme le vulgaire au-devant du cadeau qu’on lui fait. »

Le peuple des villes et des campagnes est saisi de girafomania. Jamais l’octroi du pont d’Austerlitz, qui était alors à péage, ne fit de si fructueuses recettes : 600.000 visiteurs en moins d’un an. Les années suivantes, les curieux se presseront chaque jour pour voir la girafe ZARAFA et ATIR, son gardien nubien, qui lui aussi est devenu une personnalité de la capitale.

Cet engouement dure plus de trois ans, et la fin de la « mode girafe » coïncide avec le déclin de la faveur dont bénéficiait Charles X dans l’opinion de ses sujets. Cela n’a pas échappé à Honoré de Balzac, qui écrit ces lignes prophétiques quelques semaines avant la Révolution de 1830 : « Elle (la girafe) n’est plus visitée que par le provincial arriéré, la bonne d’enfant désœuvrée et le jean-jean naïf. À cette leçon frappante, bien des hommes devraient s’instruire et prévoir le sort qui les attend. »

Imperturbable, la girafe de Charles X survivra à son règne pendant encore 15 ans.

NOTE DE L’AUTEUR

L’histoire de ZARAFA est une manière de fable animalière, mêlant petite et grande Histoire, politique, religion, science et arts populaires.

Le débat est d’abord politique. Sur le plan international, le cadeau du Pacha d’Egypte ne parvient pas à masquer les enjeux stratégiques entre les puissances européennes d’une part, les forces ottomanes d’autre part, autour du sort de la romantique Grèce revendiquant son indépendance. Au niveau national, la girafe devient rapidement le support d’une critique du régime de Charles X, ce dandy de près de 70 ans jugé trop réactionnaire et cléricaliste. Les caricaturistes ne manqueront pas d’identifier le roi et sa girafe : « Rien n’est changé en France, il n’y a qu’une bête de plus ! »

Dans la querelle scientifique, le naturaliste Etienne GEOFFROY SAINT-HILAIRE défend la thèse évolutionniste de LAMARCK (mutabilité des espèces par la transmission héréditaire des acquis adaptatifs) contre le fixisme de CUVIER (toute modification génétique est le fait de Dieu, elles interviennent lors de grands événements naturels comme les cataclysmes qui ne sont que l’œuvre divine). Nous ne sommes historiquement qu’à quelques années de Darwin et sa théorie de l’évolution. La girafe a-t-elle toujours eu ce long cou lui réservant les plus hautes feuilles ou l’a-t-elle étiré au fil des générations ?

À noter que Zarafa débarqua en France avec un signe religieux ostentatoire autour du cou – un verset coranique censé la préserver du mauvais d’œil – qui fait d’elle une Musulman en royaume catholique !

En relation avec un goût pour l’égyptologie, une véritable girafomania se déclenche alors en France. Elle envahit le langage, la mode, le mobilier, la chansonnette, les pamphlets, les spectacles, les arts en général. On retrouve l’image de la girafe partout : vaisselle, enseigne d’auberge, girouette de château, médailles, lanternes, tissus (couleurs « ventre de girafe », « clair de savane » et « marbre du Soudan »), fer à repasser, papier peint, tabatière, savon, moules à gâteaux, images d’Epinal, encriers, éventails, almanach, bronzes, plaque de cheminée… jusqu’à une épidémie de grippe qualifiée d’« à la girafe » en 1827 !

Enfin, le sujet appelle une interrogation sur la nature humaine. Tout autant que la jeune girafe, son palefrenier noir est la cible de toutes les curiosités, plus ou moins avouables. L’animal Zarafa et l’humain Atir se retrouvent dans le même zoo, aux sens propre et figuré.

LES AVATARS DE ZARAFA, première Girafe de France ! Chronique d’une girafomania (1826-1845)
Ed. ARLEA, 2007.
Prix de l’Académie de Saintonge 2008.

 Lire article dans LIBERATION du 19 août 2008 : http://www.liberation.fr/culture/0101586013-zarafa-la-belle-la-girafomania-gagne-paris

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